ou
« L’art de concilier droit et risque au service
d’une démarche de création »
L’avocate Zénaïde Lussier
consacre l’essentiel de sa pratique à l’analyse
des contenus des productions cinématographiques et télévisuelles.
Elle a collaboré à de nombreux documentaires sur des
sujets souvent controversés.
Voici un survol d’un atelier animé
par la productrice Monique Simard (Productions Virage) que Me Lussier
a donné dans le cadre du Doc Circuit Montréal tenu
à l’occasion des Rencontres internationales du documentaire
de Montréal (RIDM) (du 9 au 17 novembre 2006 www.ridm.qc.ca).
Le Droit applicable
Les droits qu’il faut concilier quand on produit un documentaire
portant sur un sujet controversé et pouvant comporter des
risques au plan légal sont la liberté d’expression
et les droits à l’honneur, à la réputation,
à la vie privée et à l’image. Ces droits
trouvent leur source dans les Chartes québécoise et
canadienne des droits et dans le Code civil du Québec. Le
droit à la réputation continue après la mort,
ce qui n’est pas le cas du droit à la vie privée
(et de sa composante, le droit à l’image). Jusqu’à
récemment, le droit à la réputation était
considéré comme un droit essentiellement personnel.
Des débats actuellement devant les tribunaux où ce
principe est remis en question au profit d’une approche plus
« collective », doivent être suivis
de près, car ils peuvent avoir des conséquences pour
les producteurs de documentaires.
Me Lussier explique que l’atteinte
aux droits à la vie privée, à l’honneur
et à la réputation est sanctionnée par le régime
général s’appliquant en matière de responsabilité
civile. Pour lier sa responsabilité il faut qu’il y
ait : une faute, un dommage et un lien entre les deux. Différents
tests ont été appliqués par les tribunaux pour
établir s’il y avait une faute à l’occasion
desquels on se demandait, notamment, si les faits étaient
vrais et d’intérêt public. La Cour suprême
du Canada a récemment opté pour une approche globale
où on procède à une analyse contextuelle de
toutes les circonstances. Cela mène à une conclusion
possible où la publication d’informations véridiques
et d’intérêt public peut constituer une faute.
Bien que la Loi sur le droit d’auteur
n’ait pas d’application particulière au documentaire
d’opinion, Me Lussier croit approprié d’évoquer
quelques exceptions utiles dans un contexte où l’autorisation
peut être difficile, ou impossible, à obtenir : les
exceptions liées à l’utilisation d’une
partie « non importante » de l’œuvre (au
sens de la Loi) et la fameuse exception dite de Fair Use. Me Lussier
insiste : le Fair Use est une notion américaine. L’équivalent
en droit canadien est l’exception d’utilisation équitable
(Fair Dealing), plus restrictive, malgré une certaine ouverture
récente de la jurisprudence. En quelques mots : prudence
lorsque l’on veut s’appuyer sur ces exceptions.
Le risque
Après avoir passé en revue les divers aspects du droit
applicable, Me Lussier propose de faire le tour des éléments
qui peuvent constituer ou aggraver le risque dans un documentaire
à sujet controversé en s’appuyant sur des exemples
tirés de sa pratique et des décisions des tribunaux.
Il y a d’abord les éléments
de risque liés à la nature même du sujet traité
qu’il soit politique, économique, social, religieux,
scientifique, environnemental ou judiciaire. Les risques peuvent
également être accrus par la personne qui est visée
par le documentaire. Les personnages publics (politiciens, artistes
connus etc.) représentent en général un moins
grand risque lorsque l’on s’attaque à leurs fonctions
officielles. C’est différent lorsque leur vie privée
est dévoilée ou leur honnêteté est remise
en question. Les personnes privées qui, l’espace d’un
drame ou d’un crime, sont sous les feux des projecteurs, tiennent
en général à retourner dans l’anonymat
et risquent de considérer les moyens légaux pour ce
faire. D’autres facteurs entrent en ligne de compte : l’âge,
la condition économique et sociale, l’état de
santé des personnes visées etc. Les compagnies ont
droit à leur réputation et sont en général
considérées comme représentant un risque significatif
compte tenu des enjeux économiques en cause et de leurs moyens
financiers souvent importants.
Qui assume le risque?
Le risque est assumé par le producteur. Me Lussier met en
garde ce dernier contre la tentation de se réfugier derrière
une notice de non responsabilité qui remettrait ce fardeau
sur les épaules des participants. Le diffuseur exige en général
du producteur qu’un assureur « Erreurs et Omissions »
intervienne au dossier et partage le risque avec le producteur,
compte tenu de la franchise qui met ce dernier en première
ligne.
Comment réduire le risque?
Le premier conseil de Me Lussier est certes d’appuyer votre
documentaire sur une recherche rigoureuse et des sources fiables.
Elle s’attarde sur la question des autorisations écrites
(nettement préférables), enregistrées ou possiblement
tacites. Elle met en garde les participants contre la tentation
de demander la participation du sujet du documentaire, ce qui, parfois,
peut constituer un facteur de risque. Elle constate que le fait
de présenter le point de vue de l’autre partie est
perçu d’un bon œil par les assureurs bien que
la réponse « nous ne faisons pas un reportage »
soit, à juste titre, souvent donnée par les cinéastes.
Une narration nuancée, modérée, qui introduit
le propos et pose des questions doit également être
soignée à l’occasion de la production d’un
documentaire engagé. Et finalement, elle rappelle qu’il
faut tenir compte du droit applicable tôt dans le processus
pour éviter les impasses et les solutions insatisfaisantes
au plan créatif.
La présentation de Me Lussier a été
suivie d’échanges nourris avec les participants à
l’occasion desquels l’ombre de l’arrêt Vice-Versa,
bien connu - et qui est considéré par tous comme un
frein à la liberté d’expression et de création
- a hanté les esprits. Cette période a également
permis aux représentants des télédiffuseurs
et des assureurs « Erreurs et Omissions »
de prendre le pouls des producteurs et réalisateurs qui jugent
cette étape « E & O »,
dans certains cas, inutile et coûteuse. Ils ont pu faire valoir
leur point de vue sur l’utilité d’une telle protection
et leur souci de bien servir leur clientèle en s’adaptant
à ses besoins.
15 novembre 2006
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